
Vallée de la Kennebecasis, à l'extérieur de Sussex
La Pierre qui Saigne
Au premier dégel du printemps, la pierre pleure rouge. Cela se produit chaque année, dans un champ à l'extérieur de Sussex, depuis au moins 1795 — l'année où un fermier loyaliste trouva le corps d'une jeune femme à côté d'elle. On ne sut jamais qui elle était. Personne ne vint la chercher. On l'enterra sous la pierre.
Thomas Whitfield Steeves était loyaliste, arrivé dans la vallée de la Kennebecasis en 1784 avec la vague de ceux qui avaient refusé l'indépendance américaine et qui avaient tout laissé derrière — propriétés, affaires, relations — pour repartir à zéro sous la Couronne britannique dans ce territoire qui allait devenir, la même année, la province du Nouveau-Brunswick.
Il obtint sa concession de terre à l'est de Sussex en 1785 et commença à défricher. C'est dans ce contexte — un homme seul sur une terre qu'il ne connaît pas, dans un pays qu'il commence à peine à comprendre, entouré de forêts qui ne ressemblent à rien de ce qu'il a connu — qu'il trouva le corps en mars 1795.
Il l'écrivit dans son journal, qui existe encore et dont des extraits sont conservés au Musée du Nouveau-Brunswick à Saint-Jean. L'entrée du 17 mars 1795, traduite de l'anglais :
Au bord du champ du bas, près de la grande pierre que je n'ai jamais pu faire bouger, j'ai trouvé ce matin une femme morte couchée dans la neige. Morte depuis plusieurs jours au moins, par le froid. Elle était jeune. Ses vêtements n'étaient pas de la région — une façon de coudre que je n'ai pas reconnue. Elle n'avait rien sur elle qui donne son nom. J'ai envoyé mon fils à Sussex pour prévenir. Le constable est venu. Nous n'avons trouvé aucune explication. Il a dit qu'il ferait des enquêtes. Personne ne vint jamais la réclamer. Nous l'avons enterrée sous la grande pierre le 22 mars.
L'entrée du 4 avril 1795, trois semaines après l'enterrement :
La pierre saigne ce matin. Une substance rouge dans les fissures. Je n'avais pas remarqué ça avant. Peut-être que ça s'est toujours produit au dégel et que je ne regardais pas. Peut-être pas.
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Cette question — peut-être que ça s'est toujours produit et que je ne regardais pas — revient dans plusieurs témoignages au fil des siècles.
Les Acadiens qui avaient travaillé la terre avant les Loyalistes se souvenaient de la pierre, mais aucun document ne fait mention du suintement rouge avant 1795. Cela peut signifier que le phénomène a commencé avec l'enterrement. Cela peut signifier que personne n'avait pensé à le noter avant. Cela peut signifier beaucoup de choses.
Ce que les témoignages disent avec cohérence, à partir de 1795 : le rouge apparaît au premier dégel. Pas au deuxième ou au troisième — il arrive que le temps soit instable en février, qu'il gèle de nouveau après un premier radoucissement. La pierre ne réagit pas à ces faux dégels. Elle réagit au premier dégel définitif, celui où l'hiver décide d'être terminé. Comme si elle avait une façon de savoir ce que les météorologues ont encore du mal à prédire.
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La substance a été analysée plusieurs fois.
En 1923, un médecin de Sussex nommé Francis Tilley préleva un échantillon et l'envoya à un laboratoire de Saint-Jean. Le résultat revint : oxyde de fer, minéraux organiques, eau de fonte. Suintement minéral banal, nota le laboratoire. Aucune singularité chimique.
En 1971, un géologue de l'Université du Nouveau-Brunswick nommé Gerald Comeau inclut la pierre dans un relevé de formations rocheuses inhabituelles de la vallée de la Kennebecasis. Il préleva deux échantillons — l'un en mars, lors du suintement, l'un en juillet, alors que la pierre était sèche. Il les envoya au laboratoire de géochimie de l'université.
Le résultat de juillet revint sans anomalie.
Le résultat de mars ne fut jamais publié.
Ce qu'on sait du résultat de mars : Comeau en parla à un collègue lors d'un souper de faculté, quelques semaines après l'avoir reçu. Le collègue — un professeur de chimie nommé David Arsenault, qui rapporta l'échange par écrit beaucoup plus tard, dans une lettre personnelle — nota que Comeau semblait dérangé par le résultat, sans vouloir en divulguer le détail. Il dit seulement : ce n'est pas ce que j'attendais. Je ne sais pas ce que c'est.
Le dossier de Comeau a été réclamé plusieurs fois depuis, par des journalistes et des curieux. Il n'est pas dans les archives de l'université.
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Il y a une dernière chose.
Elle concerne les ouvriers acadiens qui travaillèrent la terre des Steeves avant que la famille ne s'y établisse. Leurs noms sont connus — ou du moins certains d'entre eux, ceux qui apparaissent dans des actes de vente et des livres de comptes de l'époque. L'un d'eux, un homme nommé Augustin Poirier, quitta la région en 1793 — deux ans avant que Steeves ne trouve le corps — et alla s'établir à Memramcook.
Dans une lettre adressée à son frère à Moncton, lettre datée de 1797 et qui s'est retrouvée dans la collection d'un historien local, Poirier fait mention de la vallée de la Kennebecasis. Il n'explique pas pourquoi il est parti. Il dit seulement :
La pierre à côté du champ des Steeves — ne t'en approche pas au printemps. Elle se souvient de quelque chose. Je ne sais pas quoi. Mais elle se souvient.
Il écrivit cela en 1797. Deux ans après l'enterrement. Quatre ans après avoir quitté la région.
Il savait donc.
Mais ce qu'il savait exactement, et comment il l'avait su, il ne le dit pas.
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Tradition orale / Oral tradition
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