
Rivière Pokemouche, Péninsule acadienne
Le Pont qui Saigne
Sur la rivière Pokemouche, il y a un pont couvert dont les planches laissent couler une eau rouge comme du sang aux crues d'automne. Les gens de la région ont une explication — les tourbières en amont, les tanins, la chimie naturelle de l'eau. C'est vrai. Mais ce n'est pas tout ce qu'ils disent.
Il y a un fait simple et vrai sur les rivières de tourbière : leur eau est rouge.
Pas métaphoriquement. Pas à cause d'une légende. Chimiquement. L'eau qui traverse les tourbières — et la péninsule acadienne est couverte de tourbières, des milliers d'hectares de sphaigne et de tourbe noire accumulée depuis la fin de la dernière glaciation — absorbe les acides humiques et les tanins en décomposant la végétation. Elle ressort brune-rouge, la couleur du thé fort ou du bois de cèdre mouillé, et quand elle monte en crue et passe à travers les planches d'un vieux pont, elle laisse des traînées qui ressemblent à du sang.
Ce n'est pas du sang. Tout le monde le sait.
Ce que tout le monde sait aussi, dans les villages autour de la Pokemouche, c'est ce qui s'est passé à cet endroit précis en octobre 1859.
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Josèphe Arsenault était née Josèphe Poirier, à Shippagan, en 1831. Elle avait épousé Rémi Arsenault à vingt ans, avait suivi son mari à sa ferme au bord de la Pokemouche, et avait eu cinq enfants en douze ans — trois garçons, deux filles, tous en vie en 1859, ce qui n'était pas ordinaire pour l'époque.
Elle était connue dans la paroisse pour deux choses : son jardin, qui produisait des légumes d'une taille et d'une régularité inexpliquables dans un sol aussi acide, et son sens de l'orientation, qui était dit infaillible. Elle ne se perdait jamais. Pas dans le bois, pas dans le marais, pas par mauvais temps. Les gens venaient parfois lui demander leur chemin, non pas parce qu'elle connaissait mieux les routes, mais parce qu'elle semblait toujours savoir exactement où elle était.
Le soir du 23 octobre 1859, elle ne sut plus où elle était.
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Ils revenaient de Caraquet avec deux sacs de farine de blé, un baril de sel de mer, et des nouvelles du village qui n'intéressaient que Rémi. Le voyage aller s'était bien passé. Le ciel avait été couvert mais sans pluie. La rivière, quand ils étaient partis le matin, était à son niveau habituel d'automne.
En sept heures, tout avait changé.
Il avait plu dans les tourbières pendant la nuit précédente et toute la journée, et l'eau avait mis le temps qu'elle avait à mettre pour descendre jusqu'à la rivière. Quand ils arrivèrent au gué — il n'y avait pas encore de pont à cet endroit en 1859 — la Pokemouche était sortie de ses berges d'au moins un mètre.
Rémi avait traversé ce gué cent fois. Il connaissait ses caprices. Il regarda l'eau pendant un moment, estima la profondeur, estima le courant, et décida que c'était possible avec la charrette.
Josèphe dit que ce n'était pas possible.
Rémi dit qu'il connaissait cette rivière.
Josèphe dit qu'elle aussi.
Ils traversèrent quand même.
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La charrette bascula à peu près au milieu du gué, là où le fond remontait légèrement avant de replonger — un endroit que Rémi connaissait parfaitement mais que le courant transformait ce soir-là en quelque chose d'autre. Une roue accrocha un rocher déplacé par la crue. La charrette pivota. En moins d'une seconde, elle était sur le flanc dans deux mètres d'eau.
Rémi et les deux garçons qui étaient avec eux — Alphonse, treize ans, et Joseph, onze ans — parvinrent à s'agripper à la charrette retournée et à dériver jusqu'à un banc de gravier en aval. Ils en sortirent trempés, choqués, entiers.
Josèphe avait été sous la charrette.
Rémi plongea quatre fois. Il ne trouva rien. Le courant était trop fort et l'eau trop sombre.
On chercha pendant trois jours. Des hommes à pied le long des deux berges, aussi loin qu'ils pouvaient aller avant que le bois les arrête. Personne ne trouva rien. La charrette fut récupérée à quatre kilomètres en aval, les sacs de farine transformés en pâte dans les filets des racines. Josèphe Arsenault ne fut jamais retrouvée.
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Gédéon Léger construisit son pont sur le même gué trente ans plus tard, en 1889. Les vieux du village le lui dirent. Il dit qu'il savait, et que ça ne changeait pas le fait qu'un pont était nécessaire à cet endroit.
Il avait raison. Un pont était nécessaire.
La première crue après la construction, les planches du bas du pont laissèrent couler l'eau de tourbière en traînées rouge-brun sur les flancs extérieurs. Gédéon dit que c'était les tanins. Tout le monde dit que c'était les tanins.
Ce que les gens de la rivière disent entre eux, c'est que la crue atteint toujours exactement le même niveau avant que le pont commence à saigner — le niveau de l'eau cette nuit d'octobre 1859. Pas plus haut. Pas plus bas. Comme si quelque chose en dessous maintenait une mémoire précise de cette hauteur particulière.
Comme si quelque chose en dessous voulait qu'on n'oublie pas.
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Josèphe Arsenault avait dit que ce n'était pas possible.
Elle avait eu raison.
Dans les villages autour de la Pokemouche, les femmes dont les maris traversent des rivières en crue le savent depuis ce temps-là. Quand une femme dit que ce n'est pas possible, c'est qu'elle sait quelque chose que l'homme qui regarde le courant ne voit pas encore.
Le pont saigne encore chaque automne. Les enfants courent toujours à l'intérieur pour entendre ce son qu'ils ne savent pas nommer.
Ils touchent les planches. Ils regardent leurs doigts.
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Tradition orale / Oral tradition — légende de la péninsule acadienne
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