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Le pont qui saigne — illustration

Rivière Pokemouche, Péninsule acadienne

Le Pont qui Saigne

Le Pont qui Saigne — narration

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Sur la rivière Pokemouche, il y a un pont couvert dont les planches laissent couler une eau rouge comme du sang aux crues d'automne. Les gens de la région ont une explication — les tourbières en amont, les tanins, la chimie naturelle de l'eau. C'est vrai. Mais ce n'est pas tout ce qu'ils disent.

Les tanins ne saignent pas. C'est ce que le maître d'école dit toujours, quand les enfants lui posaient la question. Ce que vous voyez, c'est de l'eau de tourbière. De l'acide. Rien d'autre.

Il avait raison sur la chimie. Il avait tort sur le reste.

Le pont couvert sur la Pokemouche fut construit en 1889 par un charpentier de Caraquet du nom de Gédéon Léger. C'était un beau travail — des pièces de cèdre bien assemblées, un toit de bardeaux, large assez pour laisser passer un attelage avec un peu de marge de chaque côté. Gédéon était fier de ce pont. Il s'en vantait jusqu'à sa mort.

Ce que Gédéon n'avait peut-être pas su, c'est qu'il avait construit son pont à l'endroit exact où, trente ans plus tôt, la famille Arsenault avait essayé de traverser la rivière en crue.

C'était en octobre 1859. Josèphe Arsenault, son mari Rémi et leurs deux fils aînés revenaient de Caraquet avec un chargement de farine et de sel. La rivière était haute — plus haute que d'habitude pour la saison, une de ces crues rapides qui arrivent sans prévenir quand les pluies d'automne tombent trop longtemps dans les tourbières. Rémi décida de traverser quand même.

La charrette bascula au milieu de la rivière.

Rémi et les deux garçons se sauvèrent en s'agrippant à la berge en aval. La charrette, le chargement, et Josèphe disparurent sous l'eau.

On retrouva la charrette trois jours plus tard, à quatre kilomètres en aval, coincée dans les racines d'un aulne. Josèphe ne fut jamais retrouvée.

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Depuis lors, quand les crues d'automne montent et que l'eau de tourbière monte avec elles, les planches du vieux pont se mettent à pleurer rouge. Pas tout le temps. Pas toujours au même endroit. Mais assez régulièrement pour que les gens de la région sachent quand la crue est arrivée à sa hauteur : quand les flancs du pont saignent, c'est que l'eau a atteint le niveau de cette nuit d'octobre 1859.

Les enfants qui grandissent là connaissent l'histoire. Ils traversent le pont en courant. Ils touchent les planches pour sentir si elles sont humides.

Quelques-uns disent qu'ils entendent quelque chose, à l'intérieur du pont, quand le débit est fort et que la pluie tape sur le toit. Quelque chose entre le bois qui travaille et une respiration.

Mais peut-être que c'est le bois qui travaille.

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Tradition orale / Oral tradition — légende de la péninsule acadienne