
Les marais de Tracadie
Le Feu Follet de Tracadie
L'automne 1847, Édouard Godin sortit après le souper pour rentrer une vache égarée. Il vit une lumière dans le marais, pensa que c'était la lanterne de son voisin, et la suivit. On le retrouva trois jours plus tard à la lisière du bois opposé, trempé jusqu'aux os, sans aucun souvenir de ce qui s'était passé.
L'automne vient vite sur la péninsule acadienne.
En octobre, les marais de Tracadie prennent une couleur qu'ils n'ont pas le reste de l'année — une herbe jaune couchée par le vent, de l'eau noire entre les touffes, un ciel qui tombe bas dès la fin de l'après-midi. Les vieux Acadiens connaissaient ces marais depuis des générations. Ils savaient où poser le pied et où ne pas le poser. Ils savaient combien de temps un homme pouvait survivre dans de la tourbe jusqu'aux cuisses dans un vent de nordet.
Ils savaient aussi ce que signifiait voir une lumière dans le marais après le coucher du soleil.
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Édouard Godin avait quarante-deux ans en 1847. Fermier, comme son père, comme son grand-père. Sa terre était bonne — pas riche, mais régulière. Il n'était pas homme à s'inquiéter sans raison ni à se perdre dans le marais, dont il connaissait les limites depuis l'enfance.
Le soir du 14 octobre, il sortit après le souper pour rentrer une vache qui n'était pas revenue à l'étable. Il faisait encore assez clair pour voir les contours de sa clôture et la lisière du bois au loin. La vache n'était pas dans le pré du bas. Il appela. Elle ne répondit pas.
C'est alors qu'il vit la lumière.
Elle était dans le marais, à une centaine de mètres à l'est, près de l'endroit où la rivière s'élargissait en un delta boueux avant de rejoindre la baie. Une lumière jaune-blanc, de la taille d'une lanterne, qui se déplaçait lentement entre les touffes d'herbe haute. Régulière. Presque humaine.
Édouard pensa à Cléophas Savoie, son voisin du côté est. Il cria son nom. La lumière ne s'arrêta pas.
Il traversa la clôture.
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Les premiers pas dans le marais étaient normaux. Sol spongieux, eau froide autour des bottes, l'odeur de tourbe mouillée qu'il connaissait depuis l'enfance. La lumière était toujours à la même distance — une vingtaine de mètres — et bougeait toujours de la même façon, lente et régulière, comme quelqu'un qui cherche quelque chose par terre.
Puis les choses commencèrent à changer.
Pas brusquement. Graduellement — le type de changement qu'on ne remarque que lorsqu'on y repense, bien après. Le sol devenait plus mou sous les pieds sans qu'Édouard y fasse attention. La lumière restait toujours à vingt mètres, mais il marchait depuis... combien de temps? Il n'aurait pas su dire. Le ciel avait pris une couleur qu'il ne pouvait pas nommer — pas tout à fait noire, pas tout à fait bleue, avec une luminosité diffuse qui ne venait de nulle part en particulier.
Et la lumière dansait, maintenant.
Ce n'était plus le mouvement d'un homme qui cherche. C'était quelque chose de différent — un balancement, une pulsation, comme si la lumière respirait. Édouard s'arrêta. Il essaya d'entendre la rivière pour savoir où il était. Il ne l'entendit pas. Il essaya d'entendre les grenouilles. Il n'en entendit pas. Il essaya d'entendre le vent dans les épinettes au bord du marais.
Il n'entendit rien du tout.
La lumière dansait à vingt mètres.
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Ce qui se passa ensuite, Édouard ne put jamais le raconter. Pas parce qu'il ne voulait pas. Parce qu'il n'y avait rien à raconter — pas dans le sens ordinaire. Il y avait la lumière, et il y avait lui, et il y avait le marais. Et puis il y avait un blanc.
Le blanc durait trois jours.
Il fut retrouvé le matin du 17 octobre par deux hommes qui cherchaient sur l'ordre du curé — assis au bord du bois à l'ouest du marais, de l'autre côté de celui qu'il avait traversé, à quatre kilomètres et demi de sa ferme. Il était trempé. Ses bottes étaient remplies d'eau de couleur noire. Il avait les yeux ouverts et regardait quelque chose que les hommes ne voyaient pas.
Il n'était pas blessé. Il n'avait ni faim ni soif. Il ne savait pas où il était, mais quand on lui dit le nom du village le plus proche, il reconnut le mot et se leva sans aide.
Il ne posa aucune question sur les trois jours manquants.
Plus tard — bien plus tard, à un fils adulte — il dit une seule chose : qu'à un moment dans le marais, il avait compris que la lumière ne le conduisait nulle part. Qu'elle voulait simplement qu'il la suive. Et que quand il avait essayé de s'arrêter, il n'avait pas pu.
C'est tout ce qu'il dit jamais.
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Dans la tradition acadienne, le feu follet est une créature de l'entre-deux. Ni vivant ni mort. Ni ici ni ailleurs. Les théologiens du dix-neuvième siècle l'expliquaient comme les âmes des enfants morts sans baptême — trop innocents pour l'enfer, trop non-marqués pour le paradis, condamnés à errer dans les endroits humides jusqu'à la fin des temps. D'autres traditions, plus vieilles et moins catholiques, disaient simplement que certains endroits avaient une faim, et que la lumière était la façon dont cette faim vous montrait un chemin.
Les scientifiques, beaucoup plus tard, parleraient de méthane — du gaz qui monte de la tourbe en décomposition, qui s'enflamme spontanément, qui danse sur l'eau sans brûler longtemps. C'est une explication satisfaisante pour ceux qui n'ont jamais vu la lumière de près.
Édouard Godin en avait vu une de très près. Il ne parla jamais de méthane.
Il vécut jusqu'à soixante-douze ans, mourut dans son lit, et fut enterré au cimetière de Tracadie. Sur sa pierre : son nom, ses dates, la croix habituelle.
Rien sur le marais.
Rien sur les trois jours.
À Tracadie, on dit encore : ne suivez pas les lumières dans le marais. Non pas parce que vous allez mourir. Mais parce que vous allez revenir différent, et que la différence ne part jamais.
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Tradition orale / Oral tradition — légende de la péninsule acadienne
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