
Les marais de Tracadie
Le Feu Follet de Tracadie
Le Feu Follet de Tracadie — narration
L'automne 1847, Édouard Godin sortit après le souper pour rentrer une vache égarée. Il vit une lumière dans le marais, pensa que c'était la lanterne de son voisin, et la suivit. On le retrouva trois jours plus tard à la lisière du bois opposé, trempé jusqu'aux os, sans aucun souvenir de ce qui s'était passé.
La lumière n'était pas grande.
C'est ce qu'Édouard Godin dit plus tard — qu'il avait d'abord cru à la lanterne de son voisin Cléophas, que quelqu'un était sorti chercher quelque chose dans le foin. La lumière était de la bonne taille. Elle se déplaçait de la bonne façon. Elle ne clignotait pas.
Il traversa la clôture et entra dans le marais.
Ce n'était pas une décision qu'il aurait prise autrement. Édouard connaissait les marais de Tracadie. Il savait ce qu'il y avait dessous — de la tourbe noire, de l'eau froide, des trous qu'on ne voyait pas avant d'y être. Mais la lumière était là, à vingt mètres devant lui, et il pensa : Cléophas est en difficulté.
La lumière s'éloignait toujours de vingt mètres.
Il ne la remarqua pas tout de suite. Puis il remarqua que ses bottes étaient mouillées jusqu'aux genoux, que le ciel était devenu d'une couleur qu'il ne reconnaissait pas, que la lumière dansait maintenant plutôt qu'elle ne marchait, et qu'il n'entendait plus rien de familier — ni la rivière, ni les grenouilles, ni le vent dans les épinettes.
On le retrouva le troisième matin après sa disparition.
Il était assis au bord du bois de l'autre côté du marais, à environ quatre kilomètres de sa ferme, les genoux remontés contre la poitrine, les yeux ouverts. Il n'était pas blessé. Il n'avait pas faim. Il ne savait pas comment il était arrivé là.
Il ne sut jamais comment il était arrivé là.
Sa femme Marie dit qu'il ne reparla jamais du marais. Qu'il ne sortait plus après le coucher du soleil. Et que, deux ans plus tard, quand son fils aîné voulut traverser le marais en automne pour raccourcir le chemin du village, Édouard l'en empêcha avec une violence qu'aucun de ses enfants n'avait jamais vue chez lui.
Il ne donna aucune explication.
Dans la tradition acadienne, les feux follets sont les âmes des enfants morts sans baptême — condamnées à errer dans les endroits humides, entre la vie et ce qui vient après. D'autres disent que les lumières ne sont les âmes de personne, qu'elles sont quelque chose d'antérieur à tout ça, et que les suivre la nuit, c'est leur donner quelque chose qu'on ne récupère pas.
Édouard Godin vécut encore trente ans après cette nuit. Il ne retourna jamais dans le marais.
Ce qu'il avait laissé là — ou ce qu'on lui avait pris — il l'emporta avec lui dans sa tombe, et il n'eut pas l'air de trouver ça injuste.
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Tradition orale / Oral tradition — légende de la péninsule acadienne
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