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La sorcière de Caraquet — illustration

Caraquet, Péninsule acadienne

La Sorcière de Caraquet

En 1794, trois vaches moururent sans raison sur la ferme Robichaud en une seule semaine. Le curé dit que c'était une punition divine. Le village dit que c'était Marguerite Dugas. Marguerite Dugas dit qu'elle avait mis une vie entière à apprendre ce que personne d'autre ne savait, et que c'était précisément le problème.

Il y a une différence, sur la péninsule acadienne au dix-huitième siècle, entre une femme qui soigne et une femme qu'on accuse de soigner.

La différence n'est pas dans les plantes. Elle n'est pas dans les prières ni dans les gestes. Elle est dans ce que le village décide d'avoir besoin, et dans ce qu'il décide, après coup, de ne pas avoir voulu.

Marguerite Dugas comprit très tôt cette distinction. Elle n'en changea pas sa façon d'agir. Ce fut peut-être son erreur. Ou peut-être ce n'était pas une erreur du tout.

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Elle était née à Caraquet en 1733, dixième enfant d'une famille qui en avait eu quatorze. Son père était charpentier de navires. Sa mère était une Poirier de Shippagan dont on disait qu'elle connaissait les plantes — pas de façon inquiétante, précisait-on toujours, mais de façon utile. La distinction entre les deux, dans ce temps-là, dépendait entièrement de l'humeur de la paroisse.

Marguerite apprit de sa mère ce qu'il y avait à apprendre, puis alla plus loin. Elle passa des années à noter ce que les femmes âgées de la côte savaient et ne transmettaient plus — quelles fougères contre quelle fièvre, quelle écorce contre quelle infection, comment faire tourner un enfant mal placé dans l'utérus avant que la nuit finisse et que la femme n'ait plus rien à donner. Elle avait un carnet. Elle le mettait à jour jusqu'à la fin.

En 1771, à trente-huit ans, elle était devenue la sage-femme principale de Caraquet et des villages alentour. Pas de façon officielle — il n'y avait pas d'officiel à ce sujet — mais de façon pratique. On venait la chercher. On la ramenait. On lui laissait quelque chose sur la table après.

Elle n'avait jamais perdu plus d'une femme sur dix à l'accouchement. Dans les paroisses voisines qui n'avaient pas de sage-femme comme elle, le chiffre était plus près d'une sur cinq.

Personne ne gardait ces statistiques. Mais les mères le savaient.

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L'affaire des vaches Robichaud commença en mars 1794.

Trois vaches laitières de la ferme de Théodore Robichaud moururent en neuf jours. Pas de maladie visible, pas de cause identifiable. Elles cessèrent simplement de manger, maigrirent rapidement, puis s'allongèrent et ne se relevèrent plus. Le vétérinaire le plus proche était à Bathurst. Personne n'alla le chercher.

Théodore Robichaud alla voir le curé Godin.

Ce qui se passa ensuite n'était pas inévitable, mais il était prévisible pour qui connaissait la mécanique des paroisses rurales catholiques d'Acadie. Le curé demanda si quelqu'un avait de mauvaises relations avec les Robichaud. Les gens suggérèrent des noms. Certains noms revinrent plus que d'autres. Le nom de Marguerite Dugas revint plusieurs fois — pas par malveillance directe, mais par la logique particulière de ces conversations où ce qu'on dit en premier est toujours ce qu'on n'ose pas dire complètement.

Quelqu'un mentionna qu'elle était passée devant la ferme Robichaud une semaine avant la mort des vaches. Quelqu'un d'autre se rappela que ses herbes avaient une odeur particulièrement forte cet automne. Un troisième dit, soigneusement, qu'il ne voulait pas accuser qui que ce soit, mais...

Le curé Godin convoqua Marguerite Dugas.

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Elle arriva le dimanche suivant, habillée proprement, sans expression particulière. Elle s'assit dans la chaise. Elle écouta.

Les griefs s'accumulaient avec la logique spécifique des accusations de sorcellerie — chaque événement malheureux des derniers mois retrouvait soudainement une cause. Les vaches des Robichaud. Une récolte médiocre chez les Haché. L'enfant Léger né avec les pieds mal tournés. Le cheval du curé lui-même, qui avait eu une boiterie inexpliquée en janvier.

Marguerite écouta tout. Puis elle parla.

Elle parla pendant peut-être vingt minutes. Elle nomma chaque naissance à laquelle elle avait assisté depuis 1760. Elle décrivit chaque intervention qui avait permis à un enfant ou à une mère de survivre à une nuit difficile. Elle dit les noms des plantes qu'elle utilisait — l'aunée, le thym sauvage, l'écorce d'orme — et expliqua leurs propriétés avec la précision de quelqu'un qui avait étudié toute sa vie.

Elle demanda si quelqu'un dans l'assemblée pouvait nommer une femme de Caraquet qui avait eu un enfant en bonne santé dans les trente dernières années sans qu'elle y ait mis la main.

Le curé dit que ce n'était pas la question.

Elle dit que peut-être c'était exactement la question.

L'assemblée fut levée. Pas d'excommunication. Pas d'expulsion formelle. Juste la chaise vide au centre de l'église et les gens qui rentraient chez eux avec leurs opinions intactes.

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Elle disparut avant la fin de l'hiver.

Son carnet n'était pas dans la maison quand on l'ouvrit en janvier. Ni ses instruments d'accouchement, ni la petite boîte de métal où elle gardait ses graines les plus rares. Elle avait emporté ce qui comptait.

Où elle alla, personne ne l'a jamais su avec certitude. Certains disent qu'elle rejoignit une cousine à Shippagan. D'autres disent qu'elle alla à Québec, où elle aurait pu pratiquer sans être connue. D'autres encore — les vieilles femmes, celles qui prononcent son nom d'une façon particulière au printemps — disent qu'elle ne partit pas du tout, qu'elle se déplaça simplement en dehors des limites de ce que la paroisse pouvait voir.

Cette version n'est ni confirmée ni réfutée.

Ce qui est certain : le printemps suivant sa disparition, il y eut trois accouchements difficiles à Caraquet. Une femme mourut. Un enfant mourut. Le troisième survécut, mais la mère ne retrouva jamais complètement ce qu'elle avait eu avant.

Le curé Godin pria pour leurs âmes.

Dans le carnet de Marguerite Dugas — si ce carnet existe encore quelque part — il y avait sûrement une procédure pour chacun de ces trois cas.

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Tradition orale / Oral tradition — légende de la péninsule acadienne

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