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La Vieille Babineau — illustration

Environs de Bathurst, côte nord

La Vieille Babineau

Dans le rang de Bathurst, les vaches cessaient de donner du lait le soir où elle passait devant la ferme. On ne l'avait jamais vue courir — et pourtant elle n'était jamais là quand on allait frapper à sa porte. Les lumières près de sa maison en ruine brillent encore. Personne n'habite là depuis 1943.

Il faut commencer par ce qu'elle était avant qu'on commence à parler d'elle.

Pendant vingt ans, peut-être trente — les vieux du rang ne s'accordaient pas sur le début exact — la vieille Babineau avait été la sage-femme de référence dans les concessions autour de Bathurst. Elle avait du métier. Elle arrivait avant les douleurs les plus difficiles et elle repartait après que la mère et l'enfant dormaient. Ses mains ne tremblaient jamais, disait-on. Elle savait sentir comment le bébé était tourné rien qu'en posant la paume à plat sur le ventre.

Elle connaissait aussi les plantes. Pas de façon suspecte — n'importe quelle femme d'âge dans les rangs connaissait ses plantes. Mais elle en savait plus que la plupart, et elle les utilisait avec une précision qui surprenait. Une infusion pour faire descendre la fièvre. Un cataplasme pour le genou enflé. Une décoction d'écorce de cerisier noir pour la toux des enfants qui durait depuis des semaines.

Elle était utile. On la respectait.

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Le premier incident que les gens se rappelaient — le premier où on avait commencé à chuchoter — c'était l'affaire Léger.

Théodore Léger, fermier à deux rangs de chez elle, l'avait appelée en pleine nuit pour une naissance qui s'annonçait mal. Elle était venue. Elle avait travaillé jusqu'au matin. La mère et l'enfant s'en étaient sortis. Léger avait mis trois jours à se décider à la payer, et quand il l'avait fait, c'était la moitié de ce qu'ils avaient convenu.

— C'est suffisant pour le travail que ça valait, avait-il dit.

Elle n'avait rien répondu. Elle avait pris les pièces et elle était repartie.

Le lendemain matin, la meilleure vache de Léger refusait de manger. Elle tournait dans l'étable, les yeux vitreux, cognant les flancs contre les stales. Le vétérinaire de Bathurst vint le surlendemain et ne trouva rien. La vache mourut le troisième jour.

Léger le sut. Tout le monde le sut. Personne ne le dit à voix haute.

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Le fils Cormier fut moins discret dans ses opinions.

Aldéric Cormier, dix-neuf ans, croisa la vieille Babineau sur le chemin du village un jeudi après-midi et se permit une remarque — les témoins ne s'accordaient pas sur ce qu'il avait dit exactement, mais le ton était clair. Elle continua son chemin sans se retourner.

Deux heures plus tard, la charrette d'Aldéric Cormier se renversa dans le fossé au bord de la route du moulin. Les deux roues du même côté, le cheval indemne et déjà détaché, Aldéric lui-même assis dans le fossé avec une cheville foulée et l'air hébété d'un homme qui ne comprend pas ce qui vient de lui arriver.

La route était droite. Il faisait beau. Il connaissait ce chemin depuis l'enfance.

Il ne fit plus jamais de remarque sur personne.

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Le curé de la paroisse — le père Doiron, un homme de Caraquet nommé à Bathurst depuis seulement deux ans — vint la voir un mercredi soir. Il était poli. Il tournait autour depuis plusieurs minutes avant d'arriver au sujet.

Ce qu'il voulait dire, sans le dire, c'est qu'il avait entendu des choses. Que certains paroissiens se sentaient mal à l'aise. Que peut-être, pour la paix de la communauté, il valait mieux qu'elle attende avant de revenir aux offices du dimanche.

Elle le regarda pendant un long moment.

— Je viendrai quand même, dit-elle.

Elle ne revint pas.

Personne ne sut jamais pourquoi elle avait changé d'idée. Ou bien si — mais ils préféraient ne pas spéculer.

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Ce qu'on ne pouvait pas expliquer, c'étaient les disparitions.

Pas des disparitions longues — rien de dramatique. Mais on la voyait prendre le chemin du bas-fond au crépuscule, le chemin qui descendait vers le marais derrière sa maison, et si quelqu'un allait frapper à sa porte une heure plus tard, la maison était froide et obscure. Pas comme si elle venait de sortir. Comme si personne n'y avait habité depuis des jours.

Elle revenait toujours avant l'aube. Sans explication. Sans paraître fatiguée.

Le bas-fond en question était un bout de terrain marécageux que personne ne cultivait — trop humide au printemps, trop dur en été, entouré d'une forêt d'épinettes si serrée qu'on ne pouvait pas y marcher. On n'y trouvait rien, sinon des grenouilles et des joncs et, certaines nuits, des lumières.

Les lumières du bas-fond existaient depuis plus longtemps que la vieille Babineau. Les anciens du rang se rappelaient en avoir entendu parler par leurs pères. Une lueur basse, orangée, qui se déplaçait entre les arbres sans jamais s'approcher de la route. Feu follet, disaient certains — du méthane qui s'enflammait dans la tourbe. Âmes en peine, disaient d'autres.

Depuis qu'elle habitait là, les lumières étaient plus fréquentes.

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Elle mourut à l'automne 1943. Seule, dans la maison, sans avoir été malade — du moins, personne n'avait été appelé et personne n'avait su qu'elle était mourante. On la trouva dans son lit, les mains croisées sur la poitrine, les yeux fermés, l'air d'une femme qui avait décidé de partir.

À l'instant précis — les témoins donnaient des heures légèrement différentes, mais ils s'accordaient sur le fait que c'était la même nuit — trois chiens dans le voisinage se mirent à hurler. Pas à aboyer, pas à gémir : à hurler, longtemps, le genre de hurlement qu'on associait aux loups et aux pleurs. Puis ils s'arrêtèrent tous en même temps, d'un coup, comme si on avait coupé le son.

La maison ne fut jamais habitée après. Pas faute d'avoir essayé — un jeune couple s'y installa au printemps 1945, en repartit avant l'été sans donner d'explication. Un homme seul y vécut quelques semaines en 1952, puis disparut vers Moncton selon ce qu'on entendait dire. Personne d'autre ne tenta sa chance.

Les planches grises sont toujours là. Le puits aussi. Et les lumières du bas-fond — les mêmes lumières basses et lentes, de la couleur d'une braise qu'on souffle — les lumières sont restées.

On se demande parfois si elles la cherchent ou si c'est elle qui les promène.

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Tradition orale / Oral tradition — légende de la côte nord acadienne

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