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Le vaisseau de feu — illustration

Baie des Chaleurs, au large de Grand Anse

Le Vaisseau de Feu

Certaines nuits d'août, quand l'air s'alourdit sur la baie et que l'eau réfléchit plus de lumière que le ciel n'en offre, les pêcheurs de la côte disent qu'il ne faut pas regarder trop longtemps vers l'île Heron. Non pas parce qu'on ne verrait rien. Mais parce qu'on pourrait voir.

Il y a des choses que la baie des Chaleurs garde pour elle.

Elle n'est pas large — quarante kilomètres à peine à son embouchure, seize là où elle rétrécit entre Campbellton et la pointe de Miguasha. Côté nord : le Québec. Côté sud : le Nouveau-Brunswick. Au fond : rien, sauf les collines et les rivières qui descendent de l'intérieur. Une mer intérieure, en quelque sorte. Un endroit où les choses entrent plus facilement qu'elles n'en sortent.

Les Mi'kmaq l'appellent Tjipogtiang — la grande baie. Ils la connaissent depuis des millénaires. Ils connaissent ses humeurs, ses marées, les bancs de poissons qui remontent en juillet et redescendent en septembre. Ils connaissent aussi ce qu'on voit, certaines nuits, au large de l'île Heron.

Ils ne l'ont pas oublié.

En 1501, un navire portugais mouilla dans la baie. Son capitaine s'appelait Gaspar Corte-Real. Il était venu deux ans plus tôt, avait reparti, avait raconté à Lisbonne ce qu'il avait vu : des terres fertiles, des peuples généreux, des côtes poissonneuses. Il revint avec une mission différente.

Il offrit à manger. Il offrit à boire. Les gens vinrent à bord. Puis les écoutilles se fermèrent.

Cinquante-sept hommes et femmes furent enchaînés dans la cale et transportés à Lisbonne. Certains moururent en mer. Les autres furent vendus. Corte-Real rentra au Portugal riche d'un autre voyage.

L'année suivante, il revint.

Ce qui l'attendait sur la rive, les archives ne le précisent pas. Aucun de ses hommes ne rentra. Son frère Miguel quitta Lisbonne en 1502 pour le retrouver, navigua toute une saison dans ces eaux et ne trouva rien — rien sauf, dit-on, une coque noircie et calcinée qui dérivait au large de l'île Heron, sans âme à bord, amarrée à quelque chose d'invisible sous la surface.

Miguel ne rentra pas non plus.

Les survivants de 1501 — ceux qui avaient vu partir les leurs enchaînés, ceux qui avaient attendu sur la rive que quelque chose revienne — dirent que les hommes de Corte-Real brûleraient dans la baie jusqu'à la fin des temps. Pas comme une métaphore. Comme une promesse.

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Il y a une autre histoire. Elle est acadienne.

La baie des Chaleurs a été le théâtre de nombreuses violences. Des pirates, des guerres coloniales, des naufrages. À une époque que les gens du coin situent vaguement au XVIIIe siècle — les détails ont été perdus, ou délibérément tus — un navire attaqua une embarcation acadienne. Une femme fut capturée. Ce qui lui arriva ensuite n'est pas dit clairement dans les versions que l'on entend encore aujourd'hui.

Ce qui est dit, c'est sa malédiction.

Prononcée en français, avec le souffle qui lui restait : Tant que le monde durera, puissiez-vous brûler sur la baie.

Les gens qui racontent cette version ajoutent, invariablement, que les mots furent dits d'une voix très calme.

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Les scientifiques ont leurs explications.

Le feu de Saint-Elme — décharge électrostatique atmosphérique observable dans les zones côtières, particulièrement par temps orageux. Le gaz de marais — méthane issu de la décomposition des matières organiques du fond, qui peut s'enflammer spontanément à la surface de l'eau. La géologie particulière de la baie, encaissée entre des rives calcaires, créant des conditions d'inversion thermique qui font briller et danser les lumières lointaines.

Ce sont des explications raisonnables.

Elles ne rendent pas compte du 16 octobre 1875.

Ce soir-là, un mur de feu brûla au large de Grand Anse pendant plus de deux heures. Pas une lueur diffuse, pas une phosphorescence marine — un mur. Des flammes verticales qui montaient de l'eau sur une largeur estimée à plusieurs centaines de mètres. Des familles entières sortirent de leurs maisons. Des pêcheurs qui rentraient au port virèrent de bord. Le curé de la paroisse consigna l'événement dans le registre de la cure, ce qu'il ne faisait pas pour les phénomènes naturels ordinaires.

Plusieurs hommes tentèrent de s'en approcher en chaloupe.

Le feu restait à distance constante, comme s'il les attendait sans vouloir être atteint.

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Dans les années 1950, une femme nommée Florence Godin traversait le pont des Vétérans à Bathurst, en fin de soirée, quand elle s'arrêta.

Ce qu'elle vit : un navire à trois mâts, entièrement en feu, voiles déployées, qui remontait lentement la baie vers l'ouest. Elle vit des silhouettes dans les cordages. Des formes qui bougeaient — affolées ou déterminées, elle ne sut pas dire. Elle vit une figure de proue sculptée à l'avant du navire, une femme les bras tendus, les bois noircis mais reconnaissables.

Elle resta sur le pont jusqu'à ce que le navire disparaisse derrière la pointe.

Elle décrivit les couleurs du feu comme « indescriptibles ». Ni le rouge habituel des flammes, ni l'orange. Quelque chose d'autre. Une teinte qui n'avait pas de nom dans sa langue, dit-elle. Qui n'en avait peut-être pas dans aucune.

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Les pêcheurs qui travaillent encore la baie aujourd'hui — il en reste, pas beaucoup — ne parlent pas du vaisseau volontiers. Pas parce qu'ils ne l'ont pas vu. Parce qu'ils l'ont vu.

Ce qu'ils disent, quand on insiste, c'est ceci : il apparaît toujours seul. Jamais quand on est plusieurs. Jamais quand on le cherche. Il arrive sans prévenir, reste le temps qu'il veut, puis s'en va sans explication.

Certains pensent qu'il choisit ses témoins.

La baie brûle depuis cinq cents ans. Elle n'a pas l'intention de s'arrêter.

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Tradition orale / Oral tradition

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