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La femme en blanc de Shippagan — illustration

Chaussée de Shippagan, Péninsule acadienne

La Femme en Blanc de Shippagan

Depuis l'automne 1923, les pêcheurs qui rentrent tard par la chaussée de Shippagan rapportent avoir vu une femme en blanc dans le brouillard. Elle marche toujours dans le même sens — vers la baie, pas depuis la baie. Jamais vers le village. Toujours vers l'eau.

La chaussée de Shippagan est une chose particulière.

Elle relie la ville à la péninsule acadienne par un passage d'un kilomètre et demi sur la baie — de l'asphalte sur de la roche sur de l'eau, avec le vent qui vient du nord-est et rien pour le ralentir. En été, les touristes la trouvent pittoresque. En octobre, avec le brouillard qui descend de la baie et les lumières du village qui disparaissent derrière vous, elle ressemble à quelque chose d'autre — un passage entre deux choses, pas vraiment de l'un ni de l'autre.

Les pêcheurs de Shippagan connaissent cette sensation. Ils font ce passage deux fois par jour, au départ et au retour, et ils savent ce que ça fait quand le brouillard est assez épais pour ne voir ni les garde-corps ni l'eau au-dessous.

C'est dans ce brouillard que Céleste apparaît.

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Étienne Haché était pêcheur de morue depuis l'âge de seize ans. En 1923, il avait quarante-deux ans, un bateau de douze mètres qu'il avait à moitié construit lui-même, et la réputation d'un homme qui savait lire la mer — pas seulement le temps visible, mais ce que le temps allait faire dans les prochaines heures. Il avait ramené son bateau à travers des tempêtes que d'autres n'avaient pas vues venir.

Ce qui lui arriva le 14 octobre 1923 n't était donc pas la faute d'un manque de jugement. Ce qui lui arriva, on ne sait tout simplement pas ce que c'était.

La matinée avait été calme. Six bateaux sortirent de Shippagan ce jour-là. Cinq rentrèrent avant le soir. Le sixième était celui d'Étienne.

Un des capitaines qui rentrèrent dit l'avoir vu au cap vers midi, ses filets sortis, rien d'anormal dans son comportement ni dans son bateau. Après ça : rien. Ni signal, ni débris, ni corps.

La mer avait simplement gardé ce qu'elle avait pris.

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Céleste Haché était à la chaussée quand le dernier bateau passa.

Elle était venue là naturellement, sans y penser vraiment, dans l'après-midi, quand les bateaux commençaient à rentrer et qu'Étienne n'était pas parmi eux. Elle avait mis les enfants chez la voisine. Elle s'était habillée chaudement. Elle était venue attendre.

Les pêcheurs qui rentrèrent lui dirent ce qu'ils savaient, c'est-à-dire peu de choses. Elle écouta chaque version. Elle resta sur la chaussée jusqu'à ce que l'obscurité soit complète et que la voisine vienne la chercher.

Le lendemain matin, elle y était de nouveau.

Elle y revint pendant des semaines. Puis des mois. L'automne passa et l'hiver installa sa froidure sur la baie de Shippagan, et Céleste continuait ses marches du soir sur la chaussée, dans son manteau blanc. Les gens du village commencèrent à avoir une opinion là-dessus. Certains disaient que c'était la douleur qui la menait. D'autres disaient que c'était de l'obstination. Quelques-uns disaient que c'était de l'amour, et qu'il fallait respecter ça.

Personne ne la voyait rentrer. On la voyait aller. Elle allait toujours dans la même direction : vers la baie, vers le nord-est, vers l'endroit où Étienne était parti.

Elle mourut le 7 février 1924. Pneumonie, dit le docteur. La baie de Shippagan en hiver, dit la voisine. Ce n'est pas la même chose, et c'est la même chose.

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Les rapports de sa présence sur la chaussée commencèrent ce même automne — l'automne 1924, quelques mois après sa mort.

Un pêcheur rentrant tard par brouillard dit l'avoir vue marcher devant lui. Il la reconnut à son manteau. Il appela son nom. Elle ne se retourna pas. Il accéléra pour la rejoindre. Quand il arriva à l'endroit où elle était, il n'y avait plus personne.

D'autres suivirent. Pas tous les ans, pas toutes les nuits de brouillard. Mais suffisamment régulièrement pour que les pêcheurs de Shippagan sachent de quoi il s'agit quand on leur en parle. Certains l'ont vue plusieurs fois. Ils disent tous la même chose : elle marche vers la baie. Elle ne se retourne pas. Elle n'a pas l'air en détresse.

Elle a l'air de quelqu'un qui cherche quelque chose qu'elle sait ne pas avoir encore trouvé, mais qu'elle croit encore possible de trouver.

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Il y a des histoires de femmes en blanc dans toutes les cultures maritimes — en Bretagne, en Irlande, en Norvège, sur toutes les côtes où les hommes partent en mer et ne reviennent pas toujours. C'est une histoire que le deuil produit. Elle peut traverser les générations comme une façon de dire ce qu'on ne peut pas dire autrement.

Mais les pêcheurs de Shippagan qui l'ont vue — les vieux, ceux qui ne racontent pas ça pour impressionner — disent quelque chose de précis. Ils ne disent pas qu'ils ont peur d'elle. Ils ne disent pas qu'elle les trouble.

Ils disent qu'en la voyant marcher dans ce brouillard, avec ce manteau blanc, dans cette direction qui n'a jamais changé depuis cent ans, ils ont compris quelque chose sur ce que ça veut dire d'attendre quelqu'un qui ne reviendra pas.

Et que ce n'était pas une mauvaise chose à comprendre.

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Tradition orale / Oral tradition — légende de la péninsule acadienne

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