
Confluent du Nashwaak et du Saint-Jean, Frédéricton
La Sorcière du Nashwaak
On ne connaît pas son vrai nom. On l'appelait la vieille du Nashwaak, ou Marie, ou Marguerite, selon qui racontait. Ce qu'on sait : elle était là avant le fort. Elle était encore là quand le fort brûla. Et le lendemain matin, elle n'était plus nulle part.
Il faut comprendre ce qu'était Fort Nashwaak en 1696.
Ce n'était pas une grande chose. Un fortin de bois à la confluence de deux rivières, construit par le gouverneur Villebon en 1692 après la chute de Port-Royal, quand il fallait bien établir quelque chose quelque part pour que la Nouvelle-France ait encore un ancrage dans l'est. Quelques canons. Une palissade. Quelques dizaines de soldats. Et autour : les établissements acadiens de Sainte-Anne-des-Pays-Bas, des familles qui cultivaient les terres alluviales le long du Saint-Jean depuis des générations.
C'est dans cet espace — entre le fort qui protégeait et les familles qui vivaient — qu'on situe la femme qu'on appelait la vieille du Nashwaak.
Son âge est difficile à établir. Dans les récits les plus anciens, elle est déjà vieille au moment où les premiers colons acadiens s'installent dans la vallée, ce qui la placerait à une époque antérieure à la présence française. Dans d'autres versions, elle est contemporaine des familles qu'elle servait, guérisseuse et conseillère depuis son arrivée d'une des premières vagues d'immigration acadienne au milieu du XVIIe siècle. Son nom varie : Marie dans les récits du côté est de la rivière, Marguerite dans ceux qu'on entendait du côté ouest, et simplement la vieille dans les comptes rendus les plus pragmatiques — les cahiers d'un instituteur de la région datant des années 1880, où il consignait les histoires que lui racontaient les vieillards.
Ce que toutes les versions s'accordent à dire :
Elle vivait seule, dans une maison que les gens décrivent comme petite et sombre, à une distance prudente du fort mais à portée de voix de la rivière. Elle soignait les malades — fractures, fièvres, enfantements difficiles, maladies du bétail. Elle prédisait le temps avec une précision inquiétante. Elle savait, avant que quiconque le découvre, quand une récolte allait manquer ou quand une femme portait un enfant mort-né.
Les prêtres qui passèrent dans la région — et ils passèrent, rares et provisoires, comme des oiseaux migrateurs — ne surent pas quoi faire d'elle. Elle assistait à la messe. Elle se signait. Elle connaissait ses prières. Mais elle faisait aussi d'autres choses, et tout le monde le savait, et personne ne le disait trop fort.
---
Il y avait, dans la tradition acadienne de l'époque, une catégorie pour les gens comme elle.
On les appelait parfois leveurs de sorts, parfois simplement sages. Pas tout à fait sorciers au sens condamnable du terme — l'Acadie n'a jamais eu ses procès de Salem — mais dans un espace ambigu entre la foi catholique et les savoirs anciens qu'on avait apportés de France et qui s'étaient mêlés, au fil des générations, à ce qu'on avait appris des Mi'kmaq. Une médecine de terrain. Une connaissance des plantes, des marées, des signes.
La vieille du Nashwaak était plus que cela, disent les récits. Elle pouvait, certains soirs, faire que la rivière baisse d'un pied sans qu'il ait plu depuis des jours. Elle pouvait faire taire les chiens d'un village entier avec un geste. Une fois — et cela revient dans presque toutes les versions — elle avait arrêté une hémorragie chez un homme blessé à l'abattage simplement en posant la main sur la plaie et en disant quelque chose qu'aucun témoin ne put répéter, parce qu'aucun d'eux ne reconnut la langue.
---
Le 24 octobre 1696, une force coloniale anglaise remonta le Saint-Jean et mit le feu au fort.
Le gouverneur Villebon était absent ce soir-là — ou parti, selon les sources. Le fort brûla en quelques heures. Les colons acadiens des environs se réfugièrent dans les bois. La saison était avancée, la nuit froide, et on rapporte dans les cahiers de l'instituteur des années 1880 que plusieurs familles passèrent cette nuit-là dans une terreur qui n'avait pas grand chose à voir avec les Anglais.
Ce qu'elles rapportèrent : la vieille du Nashwaak se tenait au bord de l'eau, immobile, et regardait brûler le fort. Elle était là quand les flammes étaient hautes. Elle était encore là quand elles baissèrent. Plusieurs personnes l'observèrent depuis les arbres où elles se cachaient. Personne ne lui parla.
Au matin, elle avait disparu.
Sa maison était vide — proprement vide, comme si elle avait été rangée intentionnellement. Aucun signe de fuite précipitée. Aucun objet renversé. Les gens dirent que même les herbes séchées qui pendaient au plafond avaient été décrochées et disposées en ordre sur la table.
Elle ne fut jamais retrouvée. Personne ne vint la chercher. Personne ne signala sa disparition aux autorités, parce qu'il n'y avait plus vraiment d'autorités, et parce que personne ne savait très bien comment décrire ce qu'elle avait été.
---
Les années qui suivirent, dans les établissements qui se reconstruisirent lentement le long du Nashwaak, on rapporta des choses.
Des lumières dans les marais, d'abord. Des petits feux bleutés qui dérivaient entre les joncs par les nuits sans lune, toujours près de la rive, toujours à une hauteur qui ne correspondait à aucune source naturelle connue. Les anciens dirent que ce n'était pas les feux-follets ordinaires — ceux-là bougeaient autrement, plus vite, plus erratiques. Ceux-ci avaient quelque chose de délibéré.
Ensuite, les bêtes. On notait que les chevaux refusaient obstinément de traverser la rivière après le coucher du soleil, même aux gués qu'ils empruntaient sans hésitation depuis des années. Les chiens aboyaient vers quelque chose dans la direction du coude de la rivière, là où les deux eaux se rencontrent, et rien de visible ne s'y trouvait.
Et puis — cela dura des générations — une impression partagée par les gens qui vivaient dans cette courbe de rivière : que l'endroit était habité d'une façon que les maisons ne l'étaient pas. Que quelque chose stationnait au bord de l'eau la nuit. Pas menaçant, pas bienveillant. Présent.
Un homme nommé Édouard Doucet, qui cultivait une terre au confluent dans les années 1840, écrivit dans une lettre à son frère à Caraquet : Je n'ai pas peur de l'endroit. Mais je ne laisse pas mes enfants jouer près de l'eau après le soleil couché. Il y a quelque chose là qui n'a pas fini ce qu'elle avait commencé.
On remarquera qu'il écrit elle.
---
La confluence du Nashwaak et du Saint-Jean est aujourd'hui dans la ville de Fredericton. Des maisons, des routes, des ponts. Le coude de la rivière est accessible par un sentier municipal. Des familles s'y promènent le dimanche.
Les vieux de la région — les Acadiens qui connaissent cette histoire depuis l'enfance — sourient poliment quand on les interroge. Ils ne nient rien. Ils ne confirment rien. Ils disent que c'est une belle rivière.
Et puis, après un moment, ils ajoutent : il ne faut pas y traîner le soir.
---
Partager
Tradition orale / Oral tradition
Légendes proches

Vieux centre-ville de Frédéricton (secteur Carleton et Queen)
Le Diable au Bal
Il était mieux habillé que tout le monde. Il dansait mieux que tout le monde. Et quand une jeune femme remarqua que ses pieds ne touchaient jamais tout à fait le plancher, elle fit le signe de croix — et il n'était plus là.

Caraquet, Péninsule acadienne
La Sorcière de Caraquet
En 1794, trois vaches moururent sans raison sur la ferme Robichaud en une seule semaine. Le curé dit que c'était une punition divine. Le village dit que c'était Marguerite Dugas. Marguerite Dugas dit qu'elle avait mis une vie entière à apprendre ce que personne d'autre ne savait, et que c'était précisément le problème.

Village Historique Acadien, Bertrand
Le Forgeron Sorcier
Dans tout village acadien, on savait à qui s'adresser quand le médecin ne pouvait rien et que le curé avait déjà tout essayé. L'homme à la forge travaillait le métal et le mal. Il ne refusait jamais. Il envoyait toujours une facture.

Environs de Bathurst, côte nord
La Vieille Babineau
Dans le rang de Bathurst, les vaches cessaient de donner du lait le soir où elle passait devant la ferme. On ne l'avait jamais vue courir — et pourtant elle n'était jamais là quand on allait frapper à sa porte. Les lumières près de sa maison en ruine brillent encore. Personne n'habite là depuis 1943.
Commentaires
Laisser un commentaire