
Vieux centre-ville de Frédéricton (secteur Carleton et Queen)
Le Diable au Bal
Il était mieux habillé que tout le monde. Il dansait mieux que tout le monde. Et quand une jeune femme remarqua que ses pieds ne touchaient jamais tout à fait le plancher, elle fit le signe de croix — et il n'était plus là.
Le motif du diable qui se présente à un bal est l'un des plus anciens de la tradition catholique française en Amérique.
On le retrouve au Québec — plusieurs versions canoniques, dont la plus célèbre est attachée au village de Saint-Ambroise-de-Kildare, où un récit similaire fut consigné dès le XIXe siècle par le folkloriste Joseph-Charles Taché. On le retrouve en Louisiane, en Acadie, dans les communautés francophones de la Nouvelle-Angleterre. Partout où des catholiques français ont vécu avec le poids d'une morale qui interdisait la danse le dimanche et la fête aux dépens des obligations religieuses, la figure du diable qui punit ces transgressions est apparue.
Mais la version de Frédéricton est différente sur un point.
Le diable ne punit personne.
Il danse. Il disparaît. Et il laisse une marque.
---
La version la plus précise de cette histoire — précise dans le sens où elle donne des détails qui se répètent à l'identique d'une source à l'autre — fut collectée dans les années 1920 par un journaliste du Daily Gleaner nommé Archibald Penny, qui avait l'habitude d'interroger les vieillards de la région sur les récits de leur jeunesse.
Selon Penny, plusieurs témoins lui avaient décrit une danse tenue dans une maison qui se trouvait à l'angle de Carleton Street et de Queen Street — ou dans les parages immédiats, le quartier ayant été considérablement reconfiguré entre le moment de l'événement et celui de sa consignation.
La date : quelque part entre 1810 et 1830. Les témoins n'étaient pas d'accord.
L'homme arriva seul. Il ne parlait à personne en particulier, mais dansait avec tout le monde à tour de rôle. Il était courtois. Il ne buvait pas — cela est noté dans plusieurs versions, comme si c'était significatif, comme si un homme sobre dans une salle de danse méritait d'être remarqué.
La jeune femme qui fit le signe de croix s'appelait, selon la version la plus souvent répétée, Adèle Bédard. Elle avait dix-neuf ans. Elle venait d'une famille acadienne établie sur la rive nord, de l'autre côté du fleuve. Elle était venue à la danse avec ses cousines.
Ce qu'elle dit après : elle ne savait pas pourquoi elle avait regardé ses pieds. Quelque chose l'y avait poussée. Et quand elle avait vu que les bottes ne touchaient pas le plancher — ou le touchaient à peine, d'une façon qui n'était pas la façon dont les bottes touchent normalement le plancher — elle avait eu froid. Un froid immédiat, intérieur, qui n'avait rien à voir avec la température de la pièce.
Elle fit le signe de croix sans réfléchir.
Lui — l'inconnu — tourna la tête vers elle au moment précis où elle le faisait. Une fraction de seconde. Leurs yeux se croisèrent. Elle dit qu'il ne semblait pas surpris. Il semblait presque soulagé, comme quelqu'un qu'on libère d'une obligation.
Et puis il disparut.
---
Le cercle sur le plancher fut vu par une vingtaine de personnes au moins.
Certains dirent que le bois était noirci, comme brûlé. D'autres dirent qu'il n'était pas exactement noirci — plutôt décoloré, grisâtre, comme si quelque chose en avait aspiré la vie. Le cercle faisait environ un pied de diamètre et était parfaitement régulier.
Le propriétaire de la maison — dont le nom n'est pas parvenu jusqu'à nous, ce qui est lui-même un détail étrange pour un événement de cette ampleur — cloua une planche par-dessus le lendemain matin. Il dit que c'était parce que le bois était fragilisé et qu'il ne voulait pas qu'on passe au travers. Ses voisins pensaient qu'il avait une autre raison.
La maison brûla trois ans plus tard.
Ce qui est documenté : il y eut effectivement un incendie sur cette portion de Queen Street dans les années 1820 ou 1830. Les archives de la ville sont incomplètes pour cette période. Ce qui n'est pas documenté — mais ce que plusieurs personnes affirment, les travailleurs qui ont fait des rénovations sur les bâtiments qui se trouvent maintenant à cet endroit, au fil des décennies — c'est que sous les fondations de béton, sous les sous-sols successifs, il y a des planches carbonisées qui ne correspondent à aucun incendie répertorié.
Une équipe de rénovation travaillant sur un bâtiment gouvernemental dans le quartier, dans les années 1970, trouva de telles planches à environ deux mètres sous le niveau du sol actuel. Le contremaître — un homme nommé Gilles Arseneau, de Shippagan, qui avait grandi avec cette histoire — reconnut la description. Il dit à ses hommes de recouvrir ça et d'arrêter de creuser.
Ils arrêtèrent.
---
Il y a une question que les gens posent toujours, quand on raconte cette histoire.
Pourquoi Frédéricton ? Le diable avait des affaires à Frédéricton ?
La réponse que les vieux Acadiens donnent, avec ce sourire particulier qu'ils ont pour ce genre de question : La capitale, c'est là où tout se décide. Bien sûr qu'il était là.
Et puis ils ajoutent, plus doucement : ce n'est pas la dernière fois qu'il y est passé non plus.
---
Partager
Tradition orale / Oral tradition
Légendes proches

Tracadie, Péninsule acadienne
Les Empreintes du Diable
Le matin du 3 janvier 1880, les habitants de Tracadie se réveillèrent sous vingt centimètres de neige fraîche — et sous des empreintes de sabot qui traversaient le village sans s'arrêter nulle part. Elles passaient sur les toits. Elles traversaient la rivière gelée. Elles ne contournaient rien.

Pokemouche, Péninsule acadienne
Le Loup-Garou de Pokemouche
Dans la tradition acadienne, l'homme qui manque à ses devoirs religieux pendant sept ans — sept Pâques sans confession, sept absences à la grâce — se transforme en loup-garou chaque soir à minuit. Théodore Cormier de Pokemouche savait tout ça. Il y avait ses raisons.

Village Historique Acadien, Bertrand
Le Forgeron Sorcier
Dans tout village acadien, on savait à qui s'adresser quand le médecin ne pouvait rien et que le curé avait déjà tout essayé. L'homme à la forge travaillait le métal et le mal. Il ne refusait jamais. Il envoyait toujours une facture.

Confluent du Nashwaak et du Saint-Jean, Frédéricton
La Sorcière du Nashwaak
On ne connaît pas son vrai nom. On l'appelait la vieille du Nashwaak, ou Marie, ou Marguerite, selon qui racontait. Ce qu'on sait : elle était là avant le fort. Elle était encore là quand le fort brûla. Et le lendemain matin, elle n'était plus nulle part.
Commentaires
Laisser un commentaire