
Marais de Tantramar, Sackville, comté de Westmorland
Les Voix du Marais de Tantramar
Les grands marais de Tantramar, entre Sackville et la frontière de la Nouvelle-Écosse, furent les premiers poldérisés par les Acadiens au XVIIe siècle. Les Acadiens furent déportés en 1755. Le marais resta. Et certains disent que les voix aussi.
Il y a une chose que les manuels d'histoire rendent difficile à saisir : l'échelle humaine de la Déportation.
Les chiffres sont là. Entre dix et douze mille Acadiens déportés entre 1755 et 1762. Des centaines de communautés effacées. Des siècles de travail — les aboiteaux, les fermes, les villages — abandonnés en quelques semaines. C'est une des rares fois dans l'histoire coloniale britannique où la politique officielle était clairement l'éradication d'une culture entière.
Mais les chiffres ne donnent pas la sensation de ce que c'est de partir d'un endroit que vos parents et vos grands-parents ont construit avec leurs mains, de savoir que vous ne reviendrez pas, de regarder depuis le pont d'un navire la côte qui s'éloigne.
Les Acadiens qui vivaient autour de Tantramar — dans les communautés de Beaubassin, Pré-Rouge, Les Planches — avaient transformé ce marais en terre nourricière depuis trois générations. Leurs aboiteaux fonctionnaient. Leurs récoltes étaient bonnes. Leurs maisons étaient solides.
Ils furent rassemblés à l'église en septembre 1755 et on leur lut le décret de déportation.
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Le marais ne disparut pas avec eux.
Les colons britanniques et les Planters de Nouvelle-Angleterre qui arrivèrent après utilisèrent les mêmes aboiteaux, les mêmes canaux, les mêmes chemins de levées. Ils prirent les terres déjà défrichées, déjà drainées, déjà rendues productives par le travail de ceux qu'on venait d'expulser.
L'université de Mount Allison, à Sackville, est construite sur une telle terre. La ville elle-même. Le terrain du marché.
C'est une réalité géographique et historique que les gens de Sackville portent avec eux, consciemment ou non. L'université y réfléchit. La communauté acadienne survivante de la région y réfléchit. La présence des deux, côte à côte, dans ce paysage que les Acadiens ont littéralement créé, a quelque chose d'irréductible.
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Les voix, dans cette lumière, prennent une signification particulière.
Ce qui est rapporté n'est pas spectaculaire. Pas un cri, pas un son effrayant. Une conversation entendue de l'autre côté d'un canal, par une nuit sans vent, où le son porte loin. Des mots qu'on n'arrive pas à distinguer clairement, mais dont le rythme est celui du français. Un appel, parfois — prénom ou terme affectueux, impossible à identifier mais reconnaissable dans sa forme.
Une professeure de l'université, francophone, qui faisait de la randonnée sur les levées un soir d'automne, rapporta avoir entendu une femme parler à ce qui semblait être un enfant, de l'autre côté d'un canal large d'une dizaine de mètres. Elle traversa — le canal était praticable à gué à cet endroit — et ne trouva personne. L'herbe n'était pas couchée. Il n'y avait pas de traces de passage.
Ce qu'elle retint, dit-elle, c'était le ton. Pas effrayant. Ordinaire. La voix de quelqu'un qui fait quelque chose de quotidien — ramener un enfant à l'intérieur, appeler quelqu'un pour le repas.
Quelque chose qui a toujours sa vie à mener et ne sait pas encore que c'est fini.
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Les ornithologues, les photographes de nature, les gens qui connaissent les marais disent qu'un marais la nuit produit des sons étranges. Le bruant des prés. Le butor d'Amérique, dont le cri grave ressemble à rien d'autre. La circulation de l'eau dans les canaux à marée montante. L'acoustique particulière d'un espace plat où rien n'arrête le son.
Ce sont des explications raisonnables.
Elles ne rendent pas compte du français.
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Tradition orale / Oral tradition — Sackville et environs
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