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Le noyé de Memramcook — illustration

Rivière Memramcook, vallée de Memramcook

Le Noyé de Memramcook

Au printemps 1912, Augustin Léger traversa la rivière Memramcook en crue et se noya. Son corps ne fut jamais retrouvé. Depuis lors, quand la rivière monte au printemps et que l'eau est assez claire, les pêcheurs en barque plate disent le voir — marchant au fond, toujours dans la même direction, comme s'il essayait encore d'arriver quelque part.

La vallée de Memramcook est l'un des territoires les plus anciennement acadiens au Nouveau-Brunswick.

Quand le Grand Dérangement de 1755 dispersa les Acadiens aux quatre coins du monde, la vallée de Memramcook fut l'une des rares zones où certains résistèrent — cachés dans les bois, plus haut dans les terres, hors de portée des soldats britanniques qui travaillaient principalement le long des côtes. Ce sont ces familles-là qui refondèrent la communauté acadienne après le Traité de Paris, qui rebâtirent les fermes, qui fondèrent les paroisses, qui construisirent finalement le Collège Saint-Joseph — la première université francophone en Amérique du Nord hors du Québec.

La rivière Memramcook court au fond de cette vallée depuis toujours. Elle a vu tout ça.

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Augustin Léger était né en 1869 à Memramcook, fils et petit-fils de cultivateurs. Il avait la terre que son père lui avait laissée, augmentée d'un champ qu'il avait acheté de l'autre côté de la rivière en 1903 — un bon champ à foin, sol riche, humide mais pas marécageux, qui produisait régulièrement.

Pour l'atteindre, il traversait la rivière à gué à un endroit qu'il connaissait depuis l'enfance. Le fond était de sable et de galets, la profondeur rarement plus d'un mètre en conditions normales. Il avait traversé ce gué des centaines de fois.

Le printemps 1912 n'était pas des conditions normales.

La fonte des neiges avait été rapide et totale. La rivière avait monté plus vite que dans les mémoires des anciens. Les champs bas étaient inondés, les chemins boueux jusqu'aux genoux, les ponts de bois à la limite de leur résistance. Mais Augustin avait des bêtes qui manquaient de fourrage, et son foin était de l'autre côté.

Il avait traversé en crue avant. Pas comme ça, mais il avait traversé.

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Siméon Hébert, son voisin, essaya de le retenir.

Il dit qu'il avait un mauvais pressentiment — pas une raison précise, juste quelque chose dans la couleur de l'eau et dans la façon dont le courant sonnait différemment ce matin-là. Plus grave. Plus décidé.

Augustin écouta poliment et traversa quand même.

Siméon le regarda entrer dans l'eau depuis le haut du champ — l'eau aux genoux, puis aux cuisses, puis à la ceinture. Puis le coude caché par les saules.

Puis rien.

Siméon attendit vingt minutes. Puis il alla chercher du monde.

On chercha pendant sept jours. Les berges, les fosses profondes, les roseaux en aval. La rivière baissa graduellement, révélant le fond par sections. Pas d'Augustin.

Il ne remonta jamais.

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Donat Cormier avait trente ans en 1914 et pêchait l'anguille dans la Memramcook depuis qu'il pouvait tenir un aviron. Il connaissait la rivière par section — chaque coude, chaque fosse, chaque banc de sable. Il savait quels endroits avaient l'eau la plus claire au printemps et quels endroits restaient troubles toute la saison.

L'endroit où il vit Augustin pour la première fois était un élargissement de la rivière, en amont du coude des saules, où le courant se ralentissait et le fond devenait visible à un mètre et demi de profondeur. Eau froide de printemps, presque transparente, avec la lumière du matin qui traversait obliquement et touchait les galets.

Donat ramait lentement. Il regardait le fond comme il faisait toujours, cherchant la couleur et la forme des anguilles.

Il vit une forme plus grande.

Il arrêta d'aviron et regarda. La forme était un homme. Un homme debout sur le fond, marchant lentement dans le courant, dans la direction du coude en aval. Les vêtements bougaient légèrement dans l'eau. Les pieds se posaient sur les galets avec une régularité qui n'avait rien d'aléatoire.

Donat reconnut les habits. Il reconnut la démarche — un homme qu'il avait vu marcher des centaines de fois depuis l'enfance.

Il ne cria pas. Il dit plus tard qu'il n'avait pas peur — ou du moins, pas la sorte de peur qui fait crier. C'était autre chose. Une tristesse, peut-être. La façon dont Augustin marchait, concentré et régulier, comme quelqu'un qui a encore quelque chose à faire et qui n'a pas de temps à perdre — c'était une façon de marcher qu'on reconnaissait. C'était Augustin allant chercher son foin.

La barque dériva lentement. La forme disparut sous l'angle.

Donat Cormier rama jusqu'à la berge et s'assit un long moment avant de rentrer chez lui.

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Il en parla à sa femme ce soir-là. Il en parla à son père le lendemain. Son père alla voir Siméon Hébert, qui écoutaet ne dit rien pendant un long moment, puis dit qu'il n'était pas surpris.

L'histoire circula dans la vallée par les canaux habituels — les hommes aux champs, les femmes chez les voisines, les enfants qui écoutent plus qu'on ne le croit. Elle ne fut jamais niée par personne qui connaissait la rivière. Elle ne fut jamais confirmée non plus, pas officiellement.

Augustin a été vu depuis — pas souvent, pas par tout le monde, seulement au printemps quand l'eau est à son plus clair avant que la fonte des neiges la trouble. Toujours dans la même section de la rivière. Toujours dans la même direction. Toujours cette démarche particulière d'un homme qui a quelque chose à faire.

Les gens de la vallée disent qu'il n'est pas dangereux. Qu'il ne fait pas attention à ceux qui le regardent. Qu'il est simplement là, dans la rivière, marchant vers le coude des saules comme il l'a fait le 24 avril 1912 et comme il le fait encore.

Peut-être qu'il sait quelque chose que nous ne savons pas sur ce qui attend au bout du chemin.

Peut-être qu'il essaie juste d'arriver.

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Tradition orale / Oral tradition — légende de la vallée de Memramcook

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