
Rivière Petitcodiac, Moncton
La Marée Rouge de la Petitcodiac
La Petitcodiac est connue comme la rivière chocolat — ses eaux brunes d'argile et de limon sont célèbres dans tout l'est du pays. Mais certains soirs avant une grande marée, les gens qui habitent le long de la rive disent que la rivière prend une autre couleur. Pas le brun habituel. Quelque chose de plus profond, qui vient d'en dessous.
La Petitcodiac est appelée la rivière chocolat depuis longtemps — ses eaux chargées d'argile fine en suspension lui donnent une couleur brun-roux distinctive, visible depuis les ponts de Moncton, reconnaissable sur des kilomètres.
Ce que la plupart des gens ne savent pas, c'est que cette couleur change.
Pas souvent. Pas de façon dramatique. Mais les gens qui ont passé leur vie au bord de la rivière — les pêcheurs, les canotiers, les gens dont les maisons donnent sur la berge — connaissent les variations. La rivière est plus sombre après les pluies, plus claire après une sécheresse. Le mascaret brasse différemment selon la saison. Et à certains moments, dans certaines conditions de lumière et de marée, le centre du chenal prend une teinte qui n'est pas tout à fait brune.
Quelque chose entre le brun et le rouge. Profond. Montant d'en bas.
---
Baptiste Léger avait quarante-quatre ans en 1931. Il était pêcheur et canotier — il traversait la Petitcodiac régulièrement pour aller à ses pièges à l'anguille de l'autre côté. Il avait grandi au bord de la rivière à Riverview. Il connaissait les marées mieux que quiconque.
Le 19 septembre était une journée de grande marée — l'équinoxe d'automne approchait, les marées de la baie de Fundy à leur plus fort. Baptiste le savait. Il avait attendu toute la journée, laissant passer le premier mascaret du matin, s'occupant à ses autres tâches. Il avait dit à sa femme Annette qu'il traverserait en fin d'après-midi, avant le mascaret du soir, qu'il avait le temps.
Annette dit plus tard qu'il avait dit ça d'une façon un peu distraite, comme quelqu'un qui calcule. Pas inquiet. Concentré.
Il prit sa barque à dix-sept heures.
---
Le mascaret du soir arriva à dix-huit heures trente-deux, selon les tables des marées de 1931. C'était une grande marée — un mètre dix de hauteur de vague selon l'observateur du pont, un des mascarets les plus forts de l'année.
Baptiste aurait dû être de l'autre côté depuis longtemps.
Sa barque fut retrouvée dans les joncs de la berge nord, à trois cents mètres en aval du point de traversée habituel. Elle était droite, sans dommage visible, avec ses deux avirons dedans. Le fond était sec — pas d'eau rentrée, pas de signes de chavirement. Les affaires de Baptiste — sa veste, son panier à outils de pêche — étaient dans la barque.
Baptiste n'était pas dans la barque.
On chercha pendant cinq jours. La rivière, les rives, les marais en aval. On ne trouva rien.
---
Les trois témoignages sur la couleur de l'eau furent recueillis séparément, dans les jours qui suivirent.
Philomène Cormier, qui habitait une maison sur la berge sud à environ deux kilomètres en amont, dit qu'elle était sortie sur sa galerie vers dix-huit heures pour regarder la rivière avant le mascaret — une habitude qu'elle avait depuis l'enfance. Elle vit que l'eau au centre du chenal avait une couleur différente. Elle la décrivit comme rouge foncé, pas la couleur du sang, mais quelque chose dans cette direction. Elle rentra chez elle. Elle ne fit pas de lien avec la disparition de Baptiste avant qu'on vienne la questionner deux jours plus tard.
Les deux autres témoins — un homme qui tondait son gazon au bord de la berge nord, et une femme qui revenait du magasin à pied — décrivirent la même chose. Même couleur. Même endroit. Même heure approximative, juste avant le mascaret.
L'enquête de la police provinciale conclut à une noyade accidentelle.
Elle ne mentionna pas la couleur de l'eau.
---
Depuis 1931, la chose a été vue une dizaine de fois par des riverains dignes de foi — pas des touristes, pas des passants, mais des gens qui connaissent la rivière et savent ce qu'ils voient. Toujours le soir d'une grande marée. Toujours au centre du chenal. Toujours cette teinte particulière qui monte du fond avant que le mascaret arrive, et disparaît avec la marée montante.
Certains disent que c'est la vase du fond brassée par les courants préliminaires de la marée. C'est possible. La Petitcodiac a des sédiments particuliers, des couches de différentes compositions.
Mais les riverains qui l'ont vu disent que ce n'est pas la même chose que la vase brassée. Que la vase monte de façon diffuse, en nuages. Que ce qu'ils ont vu est plus concentré. Plus délibéré.
Comme si quelque chose cherchait à remonter.
Comme si quelque chose voulait être vu, juste une fois, avant que la marée recouvre tout.
---
Partager
Tradition orale / Oral tradition — légende de Moncton
Légendes proches

Colline Magnétique, Moncton
La Colline Magnétique
Depuis au moins 1850, les gens qui s'arrêtent sur la colline près de Moncton remarquent la même chose : laissez votre attelage, votre voiture, votre vélo sans surveillance sur ce tronçon de route, et quelque chose vous les ramène vers le haut. Les scientifiques ont une explication. Les vieux de la région en ont une autre.

Ancienne voie ferrée CN, Moncton
Le Train Fantôme de Moncton
La ligne principale du CN à travers Moncton fut abandonnée par étapes entre 1988 et 2001. Les rails furent arrachés, les passages à niveau fermés, les signaux débranchés. Pourtant certains soirs, les gens qui vivent près de l'ancienne voie disent que les feux de signalisation se remettent à fonctionner. Et que quelque chose passe.

Rivière Memramcook, vallée de Memramcook
Le Noyé de Memramcook
Au printemps 1912, Augustin Léger traversa la rivière Memramcook en crue et se noya. Son corps ne fut jamais retrouvé. Depuis lors, quand la rivière monte au printemps et que l'eau est assez claire, les pêcheurs en barque plate disent le voir — marchant au fond, toujours dans la même direction, comme s'il essayait encore d'arriver quelque part.
Commentaires
Laisser un commentaire