
Ancienne voie ferrée CN, Moncton
Le Train Fantôme de Moncton
La ligne principale du CN à travers Moncton fut abandonnée par étapes entre 1988 et 2001. Les rails furent arrachés, les passages à niveau fermés, les signaux débranchés. Pourtant certains soirs, les gens qui vivent près de l'ancienne voie disent que les feux de signalisation se remettent à fonctionner. Et que quelque chose passe.
Il y a quelque chose de particulier dans les villes qui ont été traversées par des voies ferrées et ne le sont plus.
La voie disparaît. Les rails sont arrachés, revendus, fondus. Le ballast est récupéré ou recouvert. Les passages à niveau sont asphaltés au même niveau que le reste de la rue, sans signe distinctif. En dix ans, il ne reste souvent plus rien de visible — juste une ligne droite un peu trop parfaite dans le tissu urbain, une ruelle qui va nulle part, une série de cours arrière alignées d'une façon qui n'a de sens que si on sait ce qui passait là.
À Moncton, la ligne principale du CN a laissé ce genre de fantôme géographique. Et peut-être un autre.
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Germain Bourque était né à Memramcook en 1902, fils d'un cultivateur acadien qui avait eu neuf enfants et peu de terre. À dix-sept ans, il était parti à Moncton chercher du travail et avait trouvé le CN. Il avait passé les vingt-deux années suivantes dans la cour de triage — d'abord comme aide, puis comme aiguilleur, finalement comme chef d'équipe de nuit.
Il connaissait chaque centimètre de la cour. Il connaissait le son que chaque aiguillage faisait quand il fonctionnait correctement et le son qu'il faisait quand quelque chose clochait. Il connaissait les trains par leur numéro, leur tonnage, leurs habitudes. Il savait quels mécaniciens freinaient trop tard et quels chefs de train avaient tendance à couper les coins ronds.
Ce qu'il ne savait pas, ce soir de novembre 1947, c'est que le sol près de l'aiguillage 7 avait été rendu glissant par le gel de la veille et que le dégel de l'après-midi avait laissé une couche d'eau invisible sous la semelle.
L'enquête de sécurité du CN conclut à un accident de travail ordinaire.
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Son successeur au poste de nuit, un homme du nom de Roger Cormier, remarqua le feu pour la première fois un mardi de décembre, trois semaines après les funérailles.
Il faisait sa tournée habituelle à une heure du matin quand il vit le signal du poste 7 passer au vert. Il s'arrêta. Aucun train n'était annoncé avant cinq heures trente. Il consulta son registre. Rien. Il regarda la voie dans les deux directions. Rien.
Le signal passa au jaune. Puis au rouge. Puis s'éteignit.
Roger Cormier nota l'incident dans son registre et appela l'électricien le lendemain matin. L'électricien ne trouva rien. Le câblage était intact, le relais fonctionnait normalement, il n'y avait aucune raison pour que le signal se soit activé.
Il se réactiva la semaine suivante. Puis la suivante. Toujours après minuit. Toujours la séquence complète : vert, jaune, rouge. Toujours sans train.
Roger Cormier travailla au CN pendant dix-neuf ans après la mort de Germain Bourque. Il vit le signal du poste 7 se déclencher seul une soixantaine de fois. Il finit par ne plus le noter dans son registre. Il disait simplement, quand on lui posait la question : c'est Germain qui fait sa tournée.
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La cour de triage fut réduite dans les années soixante, puis abandonnée progressivement. La ligne principale fut déclassée en 1988. Les rails furent arrachés entre 1995 et 2001. Le poste 7 n'existe plus — il y a un stationnement à cet endroit maintenant, et une boutique de téléphones cellulaires.
Mais le corridor existe encore, en négatif, dans la géographie de la ville.
Et les gens qui habitent les maisons le long de l'ancien tracé — les maisons construites avant la voie, ou juste après, celles dont les fenêtres donnaient autrefois sur les rails — parlent de certaines nuits d'automne. Une vibration dans les planchers. Une pression d'air qu'on ne s'explique pas. Les chiens qui se lèvent et regardent vers l'ouest.
Parfois, au coin de la rue Highfield — l'ancien passage à niveau, aujourd'hui une intersection ordinaire — quelqu'un voit quelques secondes de lumière rouge dans le noir. Pas les feux de circulation. Quelque chose à hauteur d'homme, au niveau de la rue, qui n'est là qu'un instant.
Vert, jaune, rouge. Et puis rien.
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Germain Bourque vérifiait le poste 7 en dernier chaque soir avant de rentrer chez lui. Il disait que ça portait chance — finir par où on avait commencé, boucler la boucle avant de dormir.
Il n'a jamais fini cette dernière tournée.
Peut-être qu'il essaie encore.
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