
Chutes Réversibles, Saint John
Le Gardien des Chutes Réversibles
Les chutes réversibles de Saint John sont l'un des phénomènes naturels les plus dangereux du Nouveau-Brunswick — le Saint-Jean qui change de direction deux fois par jour, les rapides qui inversent leur sens avec la marée de Fundy. Thomas Greer le savait. Il fit passer des centaines de personnes à travers, jusqu'à la nuit où la marée ne lui laissa pas le temps.
Il y a peu d'endroits au Canada où les forces naturelles sont aussi visibles et aussi ponctuelles que les chutes réversibles de Saint John.
Deux fois par jour, à des heures précises qui varient avec le calendrier lunaire, le fleuve Saint-Jean change de direction. Le phénomène dure environ quinze minutes dans chaque sens — d'abord l'étale descendante, puis l'inversion, puis l'étale montante — et pendant ce temps, l'eau est relativement calme. Avant et après, les rapides sont dangereux pour tout bateau qui ne sait pas ce qu'il fait.
Thomas Greer savait ce qu'il faisait.
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Il était né à Saint John en 1812, fils d'un marin loyaliste d'origine irlandaise qui avait choisi le Nouveau-Brunswick après la Révolution américaine. La famille vivait à l'embouchure depuis deux générations. Thomas avait grandi sur l'eau — d'abord en observant son père, puis en participant, puis en prenant charge à vingt-sept ans quand son père fut trop vieux pour les traversées les plus difficiles.
En 1851, il était reconnu comme le meilleur passeur de l'embouchure. Pas seulement par les marins de Saint John — les capitaines qui remontaient le Saint-Jean pour les marchés de l'intérieur savaient qu'on attendait Thomas Greer, que son jugement sur le moment de traverser était infaillible, qu'il ne précipitait rien et ne retardait rien sans raison.
Sa réputation était simple : il n'avait jamais perdu un passager.
En douze ans, des centaines de traversées. Des marées imprévisibles, des crues printanières, des brouillards épais de Fundy, des nuits sans lune. Jamais un incident sérieux.
Le 3 octobre 1851 était une soirée ordinaire. Ciel couvert, pas de vent particulier, marée de coefficient moyen. Thomas avait fait sa traversée de l'après-midi sans problème. Sa traversée du soir était pour quatre passagers — un marchand de Fredericton et sa famille, avec leurs bagages — qui avaient besoin de passer avant la nuit.
Le marchand dit, dans la déposition qu'il fit à l'enquête du lendemain, que Thomas avait semblé hésiter sur le quai pendant plusieurs minutes avant d'embarquer. Qu'il avait regardé le fleuve, regardé sa montre, regardé le fleuve encore. Que quelque chose dans son comportement l'avait légèrement inquiété, mais qu'il ne pouvait pas préciser quoi.
Ils embarquèrent à dix-sept heures quarante-deux.
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La marée reprit à dix-sept heures quarante-huit.
Six minutes. Thomas avait dû calculer qu'il avait dix minutes de marge — une traversée qui en prenait habituellement sept ou huit. La différence entre ce qu'il avait calculé et ce qui se passa réellement fut de quatre minutes.
Quatre minutes dans lesquelles le courant passa de navigable à impraticable.
Le marchand dit que Thomas ne cria pas. Qu'il rama avec une violence et une précision qui montraient qu'il savait exactement ce qui était en train de se passer et ce qu'il fallait faire. Qu'il réussit à amener la barque à moins de vingt mètres de la rive nord avant que le courant l'emporte.
Le marchand et sa famille se jetèrent à l'eau et atteignirent la rive.
Thomas ne se jeta pas. Il était encore aux avirons quand la barque fut emportée dans les rapides.
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Son corps fut retrouvé trois jours plus tard au bord d'une plage basse en aval, les mains en position d'aviron, comme si les muscles avaient conservé le geste après que tout le reste avait cédé.
L'enquête conclut à un accident dû à une mauvaise estimation de la marée. Elle nota que c'était la première et seule erreur connue de Thomas Greer en douze ans d'opération.
Elle fut enterrée au cimetière de l'est de Saint John.
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Les premiers rapports de la silhouette sur les rochers datent de l'hiver 1852 — quelques mois après la mort de Thomas. Un capitaine de goélette qui remontait l'embouchure au mauvais moment dit avoir vu un homme sur les rochers de la rive nord qui agitait les bras en signe d'arrêt. Il s'arrêta. Il attendit l'étale. Il passa sans problème.
Il chercha l'homme après. Il n'y avait personne sur les rochers.
Les rapports se multiplièrent au fil des décennies. Pas fréquemment — peut-être une dizaine de fois par génération, toujours au changement de marée, toujours par des gens qui naviguaient seuls ou avec peu de compagnie, toujours avec le même résultat : ceux qui stoppaient et attendaient passaient bien, ceux qui ignoraient le signal eurent des ennuis.
Les bateliers de Saint John développèrent une règle non écrite : si tu vois un homme sur les rochers au changement de marée qui te fait signe de t'arrêter, arrête-toi.
Peu importe si tu ne vois personne quand tu cherches à l'identifier.
Thomas Greer ne perdit jamais un passager en douze ans.
Il n'a pas l'intention de commencer maintenant.
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Tradition orale / Oral tradition — légende de Saint John
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